Eloge funèbre d'Auguste Lumière prononcé par Edouard Herriot à Lyon le 13 avril 1954

 

 

« C'est un jour douloureux que celui où la ville de Lyon vient prendre congé de l'un de ses fils qui l'ont illustrée le plus et le plus longtemps dans ce quartier si simple, si familier, mais qu'il connaissait si bien et qu'il aimait si fort.

 

Fils d'adoption, assurément. La famille Lumière, au moment de nos grands malheurs de 1870, venait s'installer ici. Mais dès leurs premières études à l'Ecole de la Martinière, au Lycée Ampère, Auguste Lumière et son frère Louis s'attachèrent passionnément à cette cité où ils trouvaient le cadre le meilleur pour développer leur technique propre et pour assouvir leur appétit immodéré de savoir et de découverte.

 

Mon grand âge me permet d'avoir connu les débuts du cinématographe auquel les Lumière ont attaché leur nom prestigieux. Je me rappelle, comme si l'événement était d'hier, c'était en 1895, vers la fin de l'année, le cinéma avait déjà été produit dans quelques réunions particulières, il lui manquait la consécration du contact avec le grand public. J'étais, pour ma part, modestement précepteur dans une famille d'Alsace, et je me rappelle vraiment, un soir de dimanche où la maîtresse de maison revint à l'heure du dîner, bouleversée, car elle avait, dans l'après-midi, assisté dans un sous-sol d'un théâtre, ou plutôt d'un hôtel de Paris, à la première représentation publique du cinématographe. Déjà l'on pressentait ce qu'allait être cette invention. Nous en fûmes tous vivement impressionnés, et c'est de ce moment que date, comme on a bien voulu le rappeler tout à l'heure, mon premier contact avec l'invention des frères Lumière.

 

Quelques mois après, mon sort m'amenait dans cette ville. J'y trouvai d'abord le chef de la famille, ce personnage si savoureux, si haut en relief, si plein de vie, qui s'appelait Antoine Lumière. Je le connus dès mon arrivée, je le fréquentai et je l'appréciai. C'était un homme d’une bonne humeur intarissable. Tout à fait dans la plus vieille tradition de notre pays, aimant à se mêler à la vie de nos sociétés, aimant aussi, en vertu de cette bonté qui a toujours été un trait des Lumière, à rendre service et à aider une foule d'artistes qui, je crois, n'avaient pas tous du génie, mais qui tous étaient heureux de venir se reposer dans le foyer que leur ouvrait la générosité d'Antoine Lumière.

 

Il fit très vite de brillantes affaires dans l’ordre de son métier. Il vit très vite réussir d'abord son atelier, puis l'usine qu'il créa dans ce quartier même, et, peu à peu, d'année en année, de mois en mois, de jour en jour, le cinématographe partait à la conquête du monde. Il a transformé la vie, non pas seulement dans les plus grandes capitales, mais jusque dans la bourgade la plus humble ; il s'est intégré au mouvement humain, il en est aujourd'hui une des faces les plus riches et l'un des plus grands espoirs.

 

Mais, par un prodige bien rare, les Lumière, qui ont continué toujours à s'occuper de leurs découvertes et de leurs conséquences, étaient aussi, on vient de le rappeler, parfaitement désintéressés. Leur découverte, ils l'ont donnée au monde, d'un geste pour eux très simple mais dont la portée fut incalculable. Un geste qui, s'ils ne l'avaient pas commis, les eût obligés à recevoir l'une des fortunes les plus immenses que le monde eût jamais connue. Mais Auguste et Louis sont des savants pour la science. Ils donnent, ils ne marchandent pas. Ils offrent au public de l'Univers, le fruit de leur travail, la conquête de leur cerveau. Et dès lors, si Louis suit la carrière d'un physicien, lui Auguste, est avant tout un biologiste, c'est un biologiste qui cherche les lois de la vie, les lois de la maladie et même les lois de la mort. Il s'intéresse à toutes les branches de la médecine, non seulement pour lui fournir les éléments de travail indispensables comme la radiologie, mais pour chercher l'origine, le caractère de ces maladies qui sont pour l'Humanité tant de fléaux.

 

Le nombre de ses mémoires, de ses ouvrages, est considérable. Il a été relevé par un de ses collaborateurs dont je cite le nom parce qu'il a été l'ami d'Auguste et de Louis Lumière et qu'il fut aussi le mien, le Docteur Vigne, et partout ce qui frappe, c'est de voir Auguste et Louis essayer de franchir, de dépasser, d'abolir les limites de la connaissance pour remonter jusqu'aux sources de la vie elle-même. On sait qu'ils se sont appliqués, dans la fin de leur existence, à des recherches sur ces maladies qui sont pour nous des épouvantes : la tuberculose et le cancer. Que valent leurs théories ? Ce n'est pas à moi de le dire. Quels résultats ont-ils obtenus ? C'est l'avenir qui l'établira. A quoi les a conduits ce nonconformisme, qui d'ailleurs est le principe de toute recherche scientifique, la découverte étant une agression contre l'inconnu. Le poète et le savant sont deux frères. Quand Auguste Lumière réfléchissait sur les méthodes de la science ou sur ses résultats, il faisait la même oeuvre que les plus grands révélateurs du lyrisme de tous les âges. Et puis, voyez-vous, ce qui achève de donner à cette oeuvre, à l'oeuvre de ces deux frères qu'il ne faut pas séparer, son vrai caractère, c'est qu'ils étaient bons, ils allaient à la souffrance pour essayer de l'apaiser moralement quand ils ne pouvaient pas le faire physiquement, et c'est la gratitude d'un peuple entier qui les accompagne et qui les salue en ce jour où le dernier des deux frères va nous quitter, hélas ! pour toujours.

 

Auguste, Auguste Lumière, je crois vous avoir bien connu. Je vous ai vu souvent dans mon Hôtel de Ville, vous m'avez encouragé et aidé dans les oeuvres les plus difficiles que j'ai eu à mon tour à poursuivre, comme par exemple, la création de cet hôpital qui, peut-être, devrait porter votre nom au lieu du mien.

 

Je vous adresse du fond de mon coeur un dernier salut. Le salut qui va non pas même au savant jugé au résultat de son action, mais qui va au chercheur, au travailleur. Le travail, ce nom le plus beau de tous les noms, vous l'avez honoré jusqu'à la fin de votre vie et par une coïncidence vraiment curieuse, comme si vous aviez porté en vous-même et en naissant votre vocation. Votre nom qui restera, symbolisera aussi votre oeuvre, car ce nom propre que vous avez porté, illustré, est aussi un nom commun.

 

Au revoir, au revoir Auguste, au revoir Louis, au revoir Antoine. Je dis adieu à toute cette famille que j'ai connue et qui a si bien justifié son grand et beau nom de Lumière. »